Enseignement privé lucratif et Financiarisation

Les « Groupes » d’enseignement privé lucratif et Financiarisation

 

La Bande des Quatre

En France, quatre groupes1 se partagent encore le gros du marché de l’enseignement privé supérieur : EDUSERVICES, INSEEC U, IONIS et GALILEO. Le flou domine sur les périmètres de ces « groupes », leur organisation avec l’articulation des filiales et de la holding, le nombre de leurs « clients-étudiants » et les comptes de résultat souvent absents … sans oublier les filiales à l’étranger. Le modèle économique de ces groupes repose sur une double activité : la gestion de « marques-écoles » et la capitalisation immobilière. Leur rentabilité financière se fonde sur différents procédés pouvant conduire à une bulle financière [voir les « valorisations déraisonnables » d’INSEEC U (2019) et de GALILEO (2020), les premières faillites en Angleterre avec 40% d’étudiants dans l’incapacité de rembourser leurs prêts (114,6 milliards d’euros en 2017) et, outre–atlantique, les 40 millions d’étudiants américains surendettés (20% en défaut de paiement) avec une dette qui s’élève, en 2018, à 1500 milliards de dollars]. Ce phénomène est à l’œuvre en France, avec des « clients » mieux informés sur la réalité des « titres », des coûts, de l’emploi potentiel et de la rémunération espérée nonobstant divers signes avant-coureurs : échecs de « reprises » d’entreprises, difficultés de recrutement et faiblesse des élèves, augmentation des changements d’écoles en cours de cursus, homogénéisation des formations, communication tous azimuts, réformes dites « pédagogique », cannibalisme (formations concurrentes dans une même école ou groupe), etc.

Communication

Tous ces groupes ou « supermarchés de produits de formation », tout en affirmant leur « leadership »2, vantent : l’innovation, le digital et l’international comme gages de « l’employabilité » des « alumni », de leur insertion professionnelle. Le dernier mot-valise à la mode étant « l’interdisciplinarité » garante « d’adaptabilité », « d’employabilité durable » … Autre outil de communication, l’invitation de conférenciers-vedettes généreusement rémunérés pour constituer autant « d’événements de prestige » qui viennent ponctuer l’année. Notons que le domaine de formation de ces groupes relève au 3/4 de l’univers du commerce et de la comptabilité, des écoles d’ingénieurs ou préparant aux « fonctions sociales » ; les écoles d’arts appliqués et l’informatique ne représentant que 10% ! Ces groupes séduisent leurs « prospects » avec de rares « produits phares » ou « têtes de gondole » qui délivrent des diplômes d’État. Une de leur stratégie de vente consiste à avancer l’inscription de leurs formations au Répertoire National des Certifications Professionnelles RNCP tout en entretenant la confusion entre « certification » d’une formation et « équivalence » aux diplômes de l’Université par l’usage d’intitulés faisant référence au Processus de Bologne et aux décrets d’application du LMD (Licence, Master, Doctorat) avec le fameux ECTS (European Credit Transfer System) nécessaire à l’obtention des dits diplômes3 (la « Licence » devient un « Bachelor » à consonance anglo-saxonne, et le « Master » un « Mastère »). Un autre pseudo-diplôme est mis en exergue : le MBA (Master of Business Administration). La mascarade trouve son point d’orgue lors de cérémonies de fin d’études à l’américaine avec remise de « diplômes maisons » et force champagne laissant accroire aux prospects qu’ils en ont eu pour leur argent ! Tout ceci visant à renforcer l’appartenance à une identité de marque, à une pseudo-élite via les BDE et les associations des anciens élèves. À ce procédé de mimétisme rassurant, s’ajoute l’aubaine de la politique de paupérisation de l’Université et les errances de ses systèmes d’inscription (voir le dernier en date « Parcours sup ») sans omettre la réforme de la formation professionnelle avec son nouveau régulateur exclusif : « France compétences »4. Ainsi brossé, le tableau est bien loin de l’affichage d’un enseignement original rivalisant avec les formations du public. Nous sommes dans le cadre du système néo-libéral qui considère l’Éducation comme une marchandise et non comme un savoir humaniste, un acquis social auquel tout citoyen peut prétendre gratuitement.

Organisation et rentabilité financière

L’organisation juridique de ces « groupes » se fonde sur une holding5 contrôlant des sociétés commerciales aux multiples formes juridiques dont certaines sont reliées à des associations loi de 1901. Ces entités gèrent des établissements d’enseignement et des sociétés immobilières tout en percevant des redevances ou management fees (administration, conseils, communication, maintenance informatique, marques, etc.) Ces redevances peuvent être externalisées dans des sociétés ad hoc. L’appel au portage financier6 via des fonds de pension ou de grandes institutions (BPI France adossée à la Caisse des dépôts, Catay Pacifique par exemples) peut également permettre le développement ou l’organisation de nouveaux « groupes » (voir INSEEC U, AD EDUCATION, etc.)

La rentabilité financière repose sur des montages industriels, fiscaux, immobiliers et sur des financements externes.

  1. Ces « groupes » s’efforcent de valoriser leur capital via une politique de développement interne et externe : acquisitions, ouvertures de nouvelles écoles en France et à l’étranger en promouvant leurs marques et en s’efforçant de se forger une identité (les derniers achats de GALILEO en sont révélateurs avec leur concentration sur les écoles d’arts appliqués : Atelier de Sèvres, LISAA, Penninghen, Strate College, etc.) La communication sur les « synergies » entre les diverses écoles d’un « groupe » permet aussi les regroupements immobiliers en prétendus « campus » et de mimer l’Université. Le développement des implantations régionales et internationales est un enjeu d’importance pour ces groupes qui doivent être au plus près de leurs clients.
  2. Ces assemblages hétéroclites jouent sur l’intégration fiscale que permet l’organisation en holding (voir les exonérations fiscales dont bénéficient les associations du « groupe » auxquelles peuvent être facturées au prix fort diverses prestations, régime mère-fille, emprunts déductibles, effets de levier, etc.), sur les montants des management fees et des loyers, les écritures comptables, etc.
  3. Ces groupes font appel aux financements externes via le secteur public [possibilité de bénéficier de « subventions » ou « bourses » de l’État et/ou des collectivités territoriales et locales ; affiliation au régime maladie de la sécurité sociale et aide au logement] et le secteur privé [financement des études via les prêts-étudiants en organisant des partenariats avec les banques commerciales et/ou le choix de la formule de l’alternance (solution privilégiée par EDUSERVICES) ; appels aux fonds socialisés de la formation continue et de l’apprentissage ; récupération de la taxe d’apprentissage].
  4. Une autre pratique, est la réduction de la masse salariale via les licenciements au nom du regroupement des services et de leur « mutualisation » et la limitation du nombre de CDI et CDII pour les enseignants et formateurs (statut autoentrepreneur, portage salarial, recours abusif aux contrats précaires (CDD, CDDU) ; avec ces artifices, certains organismes de formation n’ont plus que des « prestataires extérieurs » désignés comme « professionnels »), voire l’externalisation des salaires élevés des hauts dirigeants sur une autre société ou ceux des directeurs d’entreprise-école sous forme de prestations facturées sur leur société personnelle. Signalons aussi les procédés visant à économiser la présence des enseignants : saturation des salles de cours ; réduction des heures de face à face ; limitation du « présentiel » par le duo « e-learning et pédagogie inversée » (aux élèves de lire les cours en ligne puis d’être réunis autour d’un exercice d’application rebaptisé « travail collaboratif », « workshop », « projet » et autre « learning by doing »…) et aussi, le « travail en autonomie ». Pour les administratifs ou commerciaux, l’utilisation du « contrat de professionnalisation » ou de la « convention de stage », en puisant dans la réserve des alumni tenus par l’obtention de leur « diplôme », est un bon moyen pour obtenir des collaborateurs « corporates » et « flexibles » à faible « coût » [1 064,86 € brut pour les uns, « gratification minimale » (3,75€/h) pour les autres]. Il existe aussi l’appel aux élèves pour participer aux JPO et Salons qui donnent gratuitement de leur personne au prétexte de l’obtention de crédits supplémentaires pour leur ECTS, dans le cadre d’un apprentissage de la « relation commerciale ». D’autres peuvent bénéficier d’un « défraiement »…

Autant d’artifices pour présenter aux futurs acquéreurs ou aux institutions financières une belle rentabilité.

Tout se passe comme si ces assemblages d’entreprises, regroupements immobiliers et autres « marques » s’efforçaient d’exploiter des niches de formations spécialisées ou délaissées par l’éducation nationale en délivrant des « certifications » supposées garantes d’un emploi afin de constituer une marque-parapluie7, un « objet de spéculation financière » hautement valorisable à la revente. La logique financière de ce modèle économique conduit à une concentration capitalistique exponentielle… Un groupe étant apprécié à son capital immobilier et à son taux de capitalisation8, à son portefeuille de « marques » en « déclinaison commerciale », à ses accréditations (diplômes d’État et titres certifiés) et/ou labels qualités (ISO Organisation Internationale de Normalisation, OPQF Office Professionnel de Qualification des organismes de Formation), à l’effet « taille critique » avec le nombre de ses « clients-étudiants » et sa « capacité de massification » (problème de la gestion de l’immobilier), et enfin son développement national et international potentiel : le plan sur la comète !

Prospective

Concurrence oblige, les « Groupes » ne cessent de se copier en offrant des produits similaires aux « prospects » avec un même discours lénifiant. Le « tout-communication » atteint ses limites tandis que la fameuse « transformation digitale » de l’enseignement, entendre le « e-learning » et ses déclinaisons, supposée garante de nouveaux marchés et clients relève de la quête du Graal. Aujourd’hui, le seul moyen de se singulariser est de viser l’excellence des formations via les labels qualités et les diplômes d’État tout en faisant vivre l’ancienne formule du partenariat9. Afin de respecter les exigences académiques (qualification du personnel et programmes) des ministères de l’Éducation nationale et de l’Enseignement supérieur et de la Recherche (diplômes), de France compétences (certifications) ainsi que les réquisits des labels qualités internationaux spécifiques (EQUIS, EPAS, AACSB), cette nouvelle donne à un coût qui doit réduire de prime abord la rentabilité des entreprise-écoles. Gageons aussi que les « clients » mieux informés (parents et élèves) hésiteront à « investir », à s’endetter pour acheter des formations dites « professionnalisante » — hors diplômes d’État — qui ne garantissent pas un emploi avec le niveau de salaire adéquat. Quelle folle raison pousserait des familles à prendre un crédit afin d’acquérir un « produit » qui n’est pas à la hauteur de « l’investissement » !? L’espoir des groupes réside dans la poursuite du travail de paupérisation de l’Université avec la réduction des capacités d’accueil en Master10, un accès facilité aux certifications (désormais délivrées par France compétences), et une poursuite accrue des aides de l’État et des collectivités territoriales ou locales qui contribueront ainsi au gonflement de la bulle spéculative …

Addendum (octobre 2020) : la crise covid 19, symptôme de la crise de l’ultralibéralisme, accélère les processus de regroupement de marques inter (sous une même appellation) et extra groupes (ex : Ionis reprenant Supinfo en liquidation judiciaire;  Galileo intégrant dans son réseau Regent’s University London), de concentration géographique immobilière et de « digitalisation », numérisation de l’enseignement en directe et en différé avec le mixte « présentiel »/« distanciel » dans la jargon marketing « bi-modal » ou « comodal ». L’opportunité du « Bac à la moyenne de 11 » soutenu par l’ouverture à la promotion d’établissements privé de Parcoursup est venu sauver et renforcer le secteur privé lucratif engagé dans la promotion des formations courtes (type « Bachelor » en 3 ans).

Éric JANICOT, Secrétaire national.

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N.B. : La présente contribution, hormis la pratique sociale, a comme principale source la riche étude d’Aurélien CASTA : L’enseignement supérieur à but lucratif en France à l’aune des porosités public/privé : un état des lieux in « Formation-Emploi n°132 », p. 71-90, 30 décembre 2015. Le texte intégral se trouve ici. Pour nourrir la réflexion, visionner les documentaires suivants mis à disposition ci-après :

  • Jean-Robert VIALLET, Étudiants, l’avenir à crédit, coproduction Arte/CFRT, 2016.
  • Laurent CIBIEN, Pascal CARCANADE et Marie SEMELIN, La bulle financière de 1000 milliards des prêts étudiants, Arte GEIE/ Vol de Nuit, 2012.
  • Henry et Kevin TRAN, Les écoles de commerce, ou la maîtrise du vent, « Le rire jaune », 2018.
  • Charlotte LASALLE et Lise THOMAS-RICHARD, Dans la jungle des écoles de commerce, Envoyé spécial, France 2, 2013.
  1. Groupe : entité économique formée par un ensemble de sociétés qui sont soit des sociétés contrôlées par une même société, soit cette société de contrôle. L’INSEE retient la majorité absolue des droits de vote pour définir le contour d’un groupe. À distinguer le contour restreint (l’ensemble des sociétés détenues directement ou indirectement à plus de 50 % par une société mère, tête de groupe) du contour élargit (l’ensemble des sociétés dont le groupe détient des participations). Bref, un groupe est formé par l’ensemble de la holding et de ses filiales.
  2. Sur les sites de ces groupes on peut découvrir : Eduservices « Un leader Français de l’éducation supérieure privée. » Inseec U « Leader Français de l’enseignement supérieur privé. » Galileo « Leader européen de l’enseignement privé. » Ionis « Première institution de l’enseignement supérieur privé de France. »
  3. Les « clients » seraient avisés, de vérifier le nombre de ces pseudo-ECTS traduits en heures de cours en face à face qui devraient au moins comprendre 700h … Rappel : la charge de travail d’un étudiant dans l’enseignement supérieur européen est comprise entre 1500 et 1800 heures pour une année universitaire, ce qui signifie qu’un crédit correspond à 25/30h de travail (30 crédits ECTS par semestre, 60 crédits ECTS par année). En France, la conférence des présidents d’université recommande 1650h par année académique et 25/30h par ECTS. Au Royaume Uni, champion de l’application des recettes néo-libérales, un crédit comprend 20h et l’année universitaire peut descendre de 1800 à 1200 heures! Payer plus pour avoir moins …
  4. Sur le site officiel on peut lire : France compétences est la seule instance de gouvernance nationale de la formation professionnelle et de l’apprentissage. Elle est créée sous la forme d’un établissement public à caractère administratif doté de la personnalité morale et de l’autonomie financière, placé sous tutelle du ministère en charge de la Formation professionnelle. Ses orientations stratégiques sont déterminées par une gouvernance quadripartite composée de l’État, des Régions, des organisations syndicales de salariés et d’employeurs représentatifs au niveau national et interprofessionnel, et de personnalités qualifiées. Et aussi : France compétences s’attache à établir et garantir la pertinence des certifications et leur adéquation avec les besoins de l’économie. Elle effectue un travail d’enregistrement, de mise à jour et de lisibilité des certifications inscrites au Répertoire national des certifications professionnelles (RNCP) et au Répertoire spécifique des certifications et des habilitations (RSCH). Dans cette institution hors-sol – le ministère a externalisé au nom de sa « tutelle » – les syndicats de salariés sont minoritaires. Précisons que l’actuel Président est l’ancien « DRH groupe » de l’Oréal ; la majorité des voix est assurée par celles du gouvernement [collège d’État (45) + collège des personnalités qualifiées (10) hormis le collège des organisations professionnelles d’employeurs (20) et celui des conseils généraux (15) …]. Sur 110 voix au total, il reste 20 voix pour les organisations syndicales des salariés.
  5. Holding : la société holding permet le regroupement de sociétés, la gestion centralisée des filiales, l’intégration fiscale, l’obtention d’effets de levier et d’assurer divers montages financiers via les échanges d’actions et/ou le portage financier.
  6. Portage financier : assuré par des organismes financiers, il permet un achat d’actions d’entreprises avec contrat de revente ultérieur assurant ainsi un financement-relais propice à la constitution et/ou au développement d’un groupe, à sa valorisation. Le principe consiste à acquérir une entreprise via une holding sans utiliser ses fonds propres. C’est la fameuse LBO (Leveraged buy out) : une holding s’associe à des banques et fonds d’investissement pour contracter un emprunt via la souscription d’obligations. La société ainsi acquise est soit introduite en Bourse pour dégager une plus-value ou payée avec les dividendes …
  7. Marque-parapluie : nom de marque sous lequel est commercialisé un ensemble hétérogène de produits sous forme de « collections » (voir les regroupements des « écoles » sur les sites internet des « marques-parapluie »).
  8. Taux de capitalisation immobilier : rapport entre les revenus de la location et la valeur vénale du bien.
  9. Les partenariats sont plutôt montés avec des écoles du même groupe, au nom de la « synergie » et/ou de « l’interdisciplinarité », qu’avec des institutions extra-groupe ou étrangères (souvent limités à des échanges d’élèves ou à des « projets »). Relevant du bricolage et de la communication, cette formule d’affichage s’épuise.
  10. À propos de la réduction des capacités d’accueil au Master depuis la réforme de 2017, nombre d’étudiants se tournent vers l’Université Belge (Fédération Wallonie-Bruxelles) afin de poursuivre leur cursus. Ce phénomène inquiète à juste titre nos voisins qui se retrouvent, par exemple, avec un effectif de 20% d’étudiants hexagonaux en psychologie (jusqu’à 30% dans certains cours à Bruxelles et à Liège) sans augmentation de moyens budgétaire conduisant mécaniquement à une dégradation des conditions d’accueil et d’enseignement. Le site de l’Académie de Recherche et d’Enseignement Supérieur en Fédération Wallonie-Bruxelles ARES indique qu’un étudiant étranger sur deux est Français!

Les vidéos

Étudiants, l’avenir à crédit (2016)

La bulle financière de 1000 milliards des prêts étudiants (2012)

Les écoles de commerce, ou la maîtrise du vent (2018)

Dans la jungle des écoles de commerce (2013)

Pour aller plus loin

  1. Voir Congrès du SNPEFP CGT : La bataille des idées !
  2. Voir Le mouvement social et la révolution néo-libérale : Perspectives syndicales
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